Une loi pour empĂȘcher un jeu de mourir avec ses serveurs
Une proposition de loi veut confier à la BNF les jeux dont les éditeurs coupent les serveurs. Le principe tient debout, le texte beaucoup moins.

Acheter un jeu, puis le voir s’Ă©teindre parce que l’Ă©diteur a dĂ©branchĂ© ses serveurs : la situation est devenue banale, et elle reste juridiquement floue. Une proposition de loi dĂ©posĂ©e le 15 septembre Ă l’AssemblĂ©e nationale tente d’y mettre bon ordre, avec une idĂ©e qui surprend au premier abord : confier les jeux abandonnĂ©s Ă une bibliothĂšque.
Le principe : arrĂȘter de vendre, oui ; rendre injouable, non
Le texte, portĂ© par le dĂ©putĂ© Ugo Bernalicis, veut « garantir les droits des joueurs et joueuses et la pĂ©rennitĂ© des jeux vidĂ©o ». Sa colonne vertĂ©brale tient en une phrase : la fin de l’exploitation commerciale d’une Ćuvre ne doit pas entraĂźner la disparition de l’accĂšs Ă cette Ćuvre. Un Ă©diteur garde donc toute libertĂ© de retirer un jeu du catalogue, d’arrĂȘter d’en vendre des copies, de cesser d’y ajouter du contenu. Ce qu’il ne pourrait plus faire, c’est dĂ©cider seul que le jeu n’existe plus.
La BNF en service aprĂšs-vente
Le mĂ©canisme proposĂ© s’appuie sur une institution qui fait dĂ©jĂ ce travail : la BibliothĂšque nationale de France, dĂ©positaire d’environ 22 000 titres au titre du dĂ©pĂŽt lĂ©gal. Elle recevrait la mission de conserver et de remettre Ă disposition les jeux arrivĂ©s en fin de vie commerciale, via une plateforme publique, sous forme physique ou Ă©lectronique. Qui a achetĂ© le jeu y accĂ©derait gratuitement ; les autres paieraient, la recette Ă©tant partagĂ©e entre la bibliothĂšque et les titulaires de droits. Le financement de tout cela viendrait d’une taxe additionnelle sur le tabac, et non du budget de la culture.
(Financer la conservation de Diablo par l’accise sur les cigarettes, il faut reconnaĂźtre que l’imagination budgĂ©taire est au rendez-vous ! đ)
L’Europe avait Ă©tĂ© saisie, et a dĂ©jĂ rĂ©pondu non
Cette proposition arrive derriĂšre une bataille perdue Ă l’Ă©chelle europĂ©enne. L’initiative citoyenne « Stop Destroying Videogames », mieux connue sous son mot d’ordre Stop Killing Games, a rĂ©uni 1 294 188 signatures validĂ©es et a Ă©tĂ© remise Ă la Commission europĂ©enne en janvier. AprĂšs une audition au Parlement europĂ©en en avril et un dĂ©bat en plĂ©niĂšre en mai, la Commission a rendu sa rĂ©ponse le 16 juin : pas d’obligation nouvelle pour les Ă©diteurs. Ă la place, un code de conduite sectoriel sur la gestion de la fin de vie des jeux, attendu d’ici fin 2026, et un rapport sur l’application de la directive contenus numĂ©riques dans le mĂȘme dĂ©lai. Autrement dit, du dialogue et des rappels de droits existants, lĂ oĂč 1,3 million de signataires demandaient une rĂšgle.
C’est ce vide que le texte français vient occuper. Pour un joueur belge, la nuance compte : une loi française ne lui donnerait aucun droit nouveau, et la seule Ă©chĂ©ance qui le concerne directement reste ce code de conduite europĂ©en, dont le contenu n’est pas encore Ă©crit et dont le respect ne sera pas obligatoire.
Le texte le dit lui-mĂȘme : il n’est pas prĂȘt
Reste Ă ne pas confondre dĂ©pĂŽt et adoption. La proposition vient d’un dĂ©putĂ© d’opposition, son auteur annonce un examen dans l’hĂ©micycle fin octobre, et il reconnaĂźt noir sur blanc que plusieurs de ses dispositions heurtent le cadre europĂ©en, en matiĂšre de propriĂ©tĂ© intellectuelle et de droit d’auteur notamment. L’objectif affichĂ© est de relancer le dĂ©bat, pas de produire du droit applicable la semaine prochaine. Ajoutons qu’une plateforme publique capable de faire tourner des jeux en ligne morts, avec leurs serveurs, leurs dĂ©pendances et leurs protections, est un chantier technique d’une autre ampleur que la conservation d’une cartouche dans un magasin climatisĂ©. Sur ce terrain, les programmes de prĂ©servation privĂ©s partent avec plusieurs annĂ©es d’avance.
En bref
- Une proposition de loi dĂ©posĂ©e le 15 septembre veut interdire aux Ă©diteurs de rendre un jeu inaccessible aprĂšs l’arrĂȘt de sa commercialisation.
- La BNF, qui conserve dĂ©jĂ environ 22 000 titres, hĂ©bergerait les jeux abandonnĂ©s sur une plateforme publique, gratuite pour les acheteurs d’origine.
- Le financement reposerait sur une taxe additionnelle sur le tabac.
- L’initiative citoyenne europĂ©enne et ses 1 294 188 signatures n’ont obtenu qu’un code de conduite, promis pour fin 2026.
- Le texte reconnaĂźt lui-mĂȘme ses contradictions avec le droit europĂ©en : Ă ce stade, c’est un signal politique, pas une garantie pour les joueurs.
Sources : Next, JeuxOnLine, registre des initiatives citoyennes européennes de la Commission européenne.
Cet articleâŠ
Le Bien Heureux · RĂ©daction Capibara · Jeudi 17 septembre 2026