Anthropic, l’éditeur de Claude, entre en Bourse : revenus en flèche, perte de 104 milliards à décoder
Le prospectus déposé à la SEC montre des revenus multipliés par treize en un an et une perte géante, surtout comptable. Et un trust garde la main.

En 2023, Anthropic facturait 41 millions de dollars sur toute l’année. Entre juillet et septembre 2026, l’entreprise qui édite l’assistant Claude en a facturé près de 17 milliards, en un seul trimestre. Un peu comme si la boulangerie du coin, trois ans après son ouverture, nourrissait tout le pays.
Pourquoi on en parle ? Parce que ces chiffres ne viennent ni d’une fuite ni d’une interview : ils figurent dans le prospectus déposé auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, où chaque ligne engage l’entreprise. Anthropic y annonce vouloir coter ses actions au Nasdaq, sous le symbole « ANT ». Le prix et le nombre d’actions restent en blanc dans la version amendée du 2 novembre.
Jusqu’ici, on parlait surtout d’Anthropic pour ce que font ses modèles, d’une vieille faille de Linux exhumée (on en avait parlé : une faille Linux déterrée par une IA) à une hypothèse mathématique peut-être tombée (on en a aussi déjà parlé : l’hypothèse du temps exponentiel). Cette fois, ce sont ses comptes qu’on peut lire.
Une fusée sur la ligne du chiffre d’affaires
La croissance est vertigineuse, et l’entreprise elle-même prévient qu’elle « ne s’attend pas » à ce qu’elle se poursuive à ce rythme. Le tableau tient en quatre lignes.
| Période | Revenus | Pertes |
|---|---|---|
| 2023 | 0,04 | 0,55 |
| 2024 | 0,39 | 2,98 |
| 2025 | 4,6 | 8,06 |
| 9 mois de 2026 | 33,2 | 1,26 |
Le détail par trimestre montre même un trimestre bénéficiaire au printemps 2026, avant une petite rechute l’été suivant. Pour une entreprise qui achète de la puissance de calcul comme d’autres achètent de l’électricité, c’est presque exotique.
104 milliards de perte, mais pas 104 milliards dépensés
Le chiffre qui fait les titres, comme chez heise, c’est la perte nette : 104 milliards de dollars sur neuf mois. Il impressionne, mais il raconte surtout une histoire de comptabilité.
Imaginez : un ami vous prête de l’argent pour lancer votre entreprise, remboursable en parts de la société. Un an plus tard, votre entreprise vaut dix fois plus. Ce que vous lui devez aussi. La comptabilité enregistre cette hausse comme une perte, même si aucun euro n’est sorti de la caisse.
C’est ce qui se joue ici. Sur ces 104 milliards, 94,3 viennent de la « variation de juste valeur » des obligations convertibles et des autres titres promis aux investisseurs, gonflée par l’envolée de la valorisation d’Anthropic, explique le prospectus. La perte d’exploitation, celle du métier, est de 1,26 milliard.
La vraie facture : 895 milliards de calcul
Le chiffre le plus lourd n’est pas dans le compte de résultat. Anthropic s’est engagée à dépenser environ 895 milliards de dollars, presque entièrement en calcul et en infrastructures : centres de données, puces, et l’électricité qui va avec.
La moitié tombe d’ici fin 2030, le reste s’étale jusqu’en 2045. Et ces contrats obligent à payer « quelle que soit l’utilisation réelle », reconnaît le document. C’est un bail de vingt ans sur une usine, signé avant de savoir combien de clients passeront la porte.
En face, l’entreprise affiche 95,6 milliards de trésorerie et 36,3 milliards de placements à court terme. De quoi tenir, tant que les clients affluent. Pour The Register, qui a consacré un podcast au dossier, la fragilité est ailleurs : une bonne partie de ce calcul vient de géants du cloud qui distribuent aussi Claude, et sont aussi ses concurrents.
Acheter une action, ce n’est pas prendre le volant
Anthropic est une « société à mission » (public benefit corporation) du Delaware : la loi l’oblige à mettre en balance l’intérêt des actionnaires, celui des personnes touchées par son activité et sa mission affichée, le développement responsable de l’IA.
Surtout, un « Long-Term Benefit Trust », composé d’administrateurs sans intérêt financier dans l’entreprise, détient une catégorie spéciale d’actions, dite T, qui lui permet d’élire la majorité du conseil d’administration. En clair : l’investisseur monte dans le bus, mais il ne touche pas au volant.
Ce que le prospectus avoue aussi
Un prospectus est aussi un inventaire des catastrophes possibles. Celui-ci rappelle l’accord à 1,5 milliard de dollars conclu en 2025 dans l’affaire Bartz, du nom d’une autrice qui reprochait à Anthropic d’avoir entraîné ses modèles sur des livres piratés.
Il cite aussi, côté européen, le règlement sur l’IA (AI Act) et la directive NIS2 parmi les règles qui pèsent sur l’entreprise, avec l’obligation de signaler incidents graves et cyberattaques.
Et pour vous, concrètement ?
Si vous utilisez Claude, rien ne change le jour de la cotation. Mais une société cotée doit publier ses comptes tous les trimestres : on saura mieux ce que coûte vraiment l’IA qu’on utilise. La contrepartie, ce sont des actionnaires qui attendront des profits, et une entreprise qui devra arbitrer sous leurs yeux entre ses factures de calcul, ses prix et sa mission.
Pour les épargnants belges tentés : les actions seraient cotées à New York, accessibles via un courtier une fois la cotation lancée, avec le risque de change et la taxe sur les opérations de bourse habituels. Le Bien Heureux ne donne pas de conseil d’investissement, et le prix n’est même pas encore fixé.
En bref
- Anthropic, l’éditeur de Claude, a déposé à la SEC son prospectus d’introduction en Bourse, amendé le 2 novembre 2026 ; cotation visée au Nasdaq sous le symbole ANT, prix non fixé.
- Chiffre d’affaires : 33,2 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de 2026, treize fois plus qu’un an plus tôt.
- La perte nette de 104 milliards est surtout comptable : 94,3 milliards viennent de la revalorisation des titres promis aux investisseurs.
- L’entreprise s’est engagée à dépenser environ 895 milliards de dollars, surtout en calcul, jusqu’en 2045.
- Un trust indépendant élit la majorité du conseil d’administration.
Sources : SEC, prospectus amendé S-1/A, 2 novembre 2026, SEC, prospectus S-1, 26 octobre 2026, The Register, heise.
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Le Bien Heureux · Rédaction Capibara · Mardi 3 novembre 2026