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Le Bien Heureux · Belgique Cinq parutions par jour
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Jeudi 24 septembre 2026 Édition du matin N° 29
Bien expliquĂ© Vendredi 18 septembre · Au creux de l’après-midi

Écouter ce que jouent vos écouteurs, à 30 mètres et à travers un mur

Des chercheurs récupèrent l’audio joué dans des écouteurs à 30 m en les arrosant de radiofréquences. Le mécanisme est solide, la menace reste au labo.

Gros plan sur une paire d’écouteurs filaires orange et gris, câble visible
© Berthold Werner · CC BY-SA 3.0

Un casque n’est pas censé être un microphone, et encore moins un émetteur radio. Cinq chercheurs de HKUST Guangzhou et de Hong Kong Polytechnic viennent de montrer qu’il peut devenir les deux à la fois, sans être ni modifié ni infecté, pour peu qu’on l’arrose de radiofréquences depuis la pièce d’à côté. Leur attaque s’appelle InjectEave, elle sera présentée à USENIX Security 2026, et elle récupère l’audio joué dans des écouteurs jusqu’à 30 m, murs compris.

Injecter pour faire parler un composant

Les fuites électromagnétiques des appareils audio sont connues de longue date, mais elles sont d’ordinaire trop faibles pour être captées au delà de 1,5 m. L’idée des chercheurs est d’arrêter d’écouter passivement et de pousser : ils envoient une porteuse radio vers l’appareil, à une fréquence choisie modèle par modèle. Les composants non linéaires que contient n’importe quelle chaîne audio, amplificateurs, convertisseurs analogique-numérique, convertisseurs d’alimentation, se comportent alors en mélangeur. Le signal audio, qui vit sous 20 kHz, se retrouve recopié de part et d’autre de la porteuse, à une fréquence où il rayonne infiniment mieux. Les câbles et les pistes du circuit servent d’antennes involontaires, et il ne reste plus qu’à démoduler à l’autre bout.

Injection, modulation, émission : le schéma tient en trois mots et ne dépend d’aucun logiciel. Chiffrer le flux Bluetooth n’y change rien, puisque ce qui fuit est le signal analogique, une fois tous les traitements numériques terminés.

Ce que la démonstration montre, et ce qu’elle coûte

11 appareils du commerce ont été testés : des écouteurs filaires Sony et Apple, des casques sans fil UGreen, Philips et HP, un téléphone VoIP Flyingvoice, et même des ventilateurs et des lampes connectés Xiaomi. À 50 cm, la reconnaissance de la parole est quasi parfaite. Le rapport signal/bruit s’étale de 6 dB sur des Apple Earbuds à plus de 23 dB sur un UGreen MAX2, et un modèle de débruitage open source fait remonter un enregistrement de 7,0 à 16,1 dB, l’intelligibilité mesurée montant de 0,58 à 0,72. Un mur de béton de 30 cm ne coûte que 5,8 dB au signal, une vitre ou une cloison en bois 1 à 2 dB.

Le matériel n’a rien d’exotique : un USRP B210, des antennes log-périodiques, un analyseur de spectre. Pour atteindre les 30 m, il faut y ajouter un amplificateur RF d’environ 415 $, qui fait monter l’émission de 18 dBm à 40 dBm.

C’est là qu’il faut lire les chiffres dans l’ordre où ils ont été obtenus. Les 30 m sont le meilleur cas, avec amplificateur et antenne directive pointée sur la cible ; sans amplification, les essais tiennent dans une fourchette de 1 à 6 m selon l’appareil. Une équipe qui publie à USENIX met en avant son résultat maximal, c’est la règle du genre, et personne ne prétend avoir observé cette attaque ailleurs que sur un banc de test. Pas de CVE, pas de correctif à installer ce soir. Ce qui reste solide, c’est le mécanisme : il n’exploite pas une erreur de conception, mais une propriété physique de composants qu’on trouve partout.

(J’ai un faible pour ces travaux qui transforment un bout de câble en antenne : c’est le coin de la sécurité informatique où le fer à souder bat encore le débogueur ! 🙂)

Les contre-mesures sont du côté des fabricants

Un câblage en paires torsadées réduit le couplage jusqu’à 20 dB par rapport à deux conducteurs parallèles. Ajoutez un blindage sérieux et un filtrage à l’entrée de l’étage analogique, et la fenêtre se referme largement. Les auteurs le disent eux-mêmes : ces mesures relèvent la barre sans garantir l’immunité, un adversaire qui monte en puissance reprend du terrain. Rien de tout cela ne se règle depuis un menu de réglages, et c’est la limite de l’exercice : l’utilisateur n’a aucune manette à actionner.

En bref

  • InjectEave rĂ©cupère l’audio jouĂ© dans des Ă©couteurs en leur injectant une porteuse radio, sans logiciel malveillant ni accès Ă  l’appareil.
  • 11 appareils testĂ©s, reconnaissance quasi parfaite Ă  50 cm, 1 Ă  6 m sans amplificateur, 30 m avec un amplificateur Ă  415 $.
  • Un mur de bĂ©ton de 30 cm ne coĂ»te que 5,8 dB au signal, et chiffrer le flux n’y change rien.
  • Les parades sont matĂ©rielles : paires torsadĂ©es, blindage, filtrage. CĂ´tĂ© utilisateur, il n’y a rien Ă  faire.

Sources : le site du projet InjectEave et son article accepté à USENIX Security 2026, et la couverture de The Register du 17 septembre 2026.